Le luxe, un marché de moins en moins accessible

antoine-febvay-agent-immobilier
Antoine Febvay
11 Février 2026
Le luxe, un marché de moins en moins accessible
6 min | ESTIMÉ

Le luxe, un marché de moins en moins accessible

Éducation immobilière
11 Février 2026

Il y a encore trois ou quatre ans, vendre un chalet à Gstaad ou un appartement avec vue lac à St-Moritz relevait presque de la formalité. Une belle brochure, quelques appels bien ciblés, et l’affaire était pliée.

Aujourd’hui, c’est une autre ambiance.

Le marché du luxe suisse ne s’est pas effondré, loin de là, mais il s’est clairement calmé. Les biens restent plus longtemps en vitrine. Les visites sont nombreuses, parfois très qualifiées… mais la décision tarde. Et quand offre il y a, elle est rarement au prix affiché.

Ce changement ne tient pas à un seul facteur. D’abord, les banques ont durci le ton. Les expertises internes sont souvent plus conservatrices que les attentes des vendeurs. J’ai récemment vu un bien affiché à 14,5 millions être valorisé près de 12 % en dessous par l’établissement prêteur. Résultat : davantage de fonds propres à injecter, davantage de discussions, et parfois un acheteur qui recule.

Le contexte international joue aussi son rôle. Le franc suisse reste une monnaie recherchée, et ça suffit à rendre les achats plus coûteux pour certains acquéreurs étrangers. Même si la livre sterling tient bien et que le dirham suit le dollar, convertir son capital en francs représente aujourd’hui un calcul plus attentif qu’il y a quelques années. Et puis il y a le cadre légal. La Lex Koller limite toujours l’accès à la propriété pour les non-résidents. L’intérêt pour des stations comme Verbier reste fort, mais entre change, financement et réglementation, acheter n’est plus une formalité.

Ce que j’observe surtout, c’est une transformation psychologique. Les acquéreurs fortunés ne sont pas devenus moins riches. Ils sont devenus plus stratégiques. Ils comparent, analysent et négocient. Ils savent que le rapport de force n’est plus aussi déséquilibré qu’en 2021 ou 2022.

Et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. On revient à une logique plus saine : emplacement irréprochable, qualité architecturale réelle, vue dégagée, fiscalité maîtrisée. Les biens vraiment exceptionnels continuent de partir. Les autres… attendent.

Le luxe, un marché de moins en moins accessible
Le luxe, un marché de moins en moins accessible

Vendre un bien de prestige en 2026 demande autre chose qu’un prix ambitieux et de jolies photos.

La première étape, et ce n’est pas la plus agréable, c’est l’honnêteté. Beaucoup de propriétaires gardent en tête les sommets atteints en 2022. Mais le marché ne fonctionne pas à la nostalgie. Un bien positionné 8 à 10 % trop haut peut rester invisible pendant des mois. Et plus il reste longtemps en ligne, plus il se fragilise.

Je préfère parfois voir un prix légèrement en dessous des attentes initiales, créer de la tension, susciter plusieurs discussions. Cela ne marche pas à tous les coups, évidemment. Mais dans le contexte actuel, l’orgueil coûte cher.

Ensuite, la mise en scène. Les acheteurs de ce segment voient énormément de propriétés. Un salon banal, même spacieux, ne suffit plus. Il faut raconter quelque chose. Une lumière particulière à 18h en hiver, ou un spa réellement utilisable et pas seulement décoratif, et même une terrasse qui protège du vent... Des détails cruciaux en altitude, on l’oublie souvent.

Et puis il y a la négociation qui est devenue centrale. Les offres assorties de conditions suspensives se multiplient. Les discussions peuvent durer plusieurs semaines et il faut savoir garder son calme, éviter les réactions épidermiques. Ce n’est plus un marché où l’on impose, c’est un marché où l’on construit.

Dernier point que je trouve sous-estimé : la transparence financière. Charges, fiscalité cantonale, travaux prévus dans la PPE, contraintes liées à la résidence secondaire… plus le dossier est clair, plus l’acheteur avance sereinement. L’opacité, aujourd’hui, inquiète.

Je ne crois pas à un effondrement du luxe en Suisse. Des lieux comme Verbier ou Zurich conservent une attractivité structurelle forte. Mais je crois à une nouvelle phase, sûrement plus rationnelle et plus exigeante.